Le mot "médusé" vu par Timothée de Fombelle

Dans le cadre de "Dis-moi dix mots", opération de sensibilisation à la langue française portée par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, l’auteur français Timothée de Fombelle s’est laissé inspirer par le mot « médusé ». Découvrez pourquoi il est essentiel de connaître la signification exacte de ce mot en lisant la nouvelle que voici.
Ps : ça parle d'amour...

Médusée

Timothée de Fombelle

Je suis votre facteur. Un jour, on m’a envoyé dans ce village. J’ai obéi. J’ai pris mon vélomoteur, ma tenue bleu marine à galons jaunes, les quelques affaires que je possède, et je suis venu. Je ne sais pas si j’étais heureux ou malheureux en arrivant ici, parce qu’avant aujourd’hui, je ne connaissais pas le bonheur.

Le matin, je fais la tournée. L’après-midi, je trie, je tamponne, je tiens le bureau. On ne me traite pas bien dans les fermes où je passe. On raconte que j’ai pris la place du vieux postier qui aurait voulu continuer. Je ne sais pas ce que je crains le plus entre les chiens et les gens quand j’approche. Pourtant, je n’y suis pour rien. Je n’ai jamais fait dans ma vie que ce qu’on me disait de faire.

Et puis, un jour, arrive une lettre pour la maison haute. C’est la première fois que je dois aller si loin, plus loin que le torrent. Je découvre une jeune fille devant la porte. Je la regarde. Elle me regarde. Je ne sais pas si elle voit trembler la lettre dans ma main. Elle prend l’enveloppe pour sa tante qui dort à l’étage.

Chaque vendredi, je reviens. On m’a dit que les deux femmes, là-haut, sont un peu sorcières. Il y a toujours la jeune fille devant la porte. J’éteins le moteur de la mobylette.

— Bonjour.

            Elle met la nouvelle lettre dans son tablier. Je m’en vais. Les sept jours qui suivent, je pense à elle.

Le premier jour du printemps, quand la fille prend l’enveloppe, elle m’en donne une autre en échange. La lettre est adressée à un certain Monsieur Vendredi, à une adresse et dans une ville que je ne connais pas. Je la range dans ma besace. Avant de passer le pont sur le torrent, je m’arrête. Je regarde autour de moi. Je fais ce que je n’ai jamais fait. Je sors l’enveloppe qu’elle m’a donnée. Il fait beau. La lettre a le parfum de la fille. Je la lève vers le soleil et je lis, en transparence à travers l’enveloppe :

Pourquoi suis-je médusée par un jeune facteur ?

C’est tout ce que je peux lire. La lettre parle de moi.

Médusée. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Je range vite la lettre. Lire le courrier est pour un facteur le crime impardonnable. À partir de ce jour, ce mot me déchire le cœur : Médusée. Dès le lendemain, en passant à l’école, je me glisse dans la salle de classe déserte. Les enfants sont dans la cour. J’ouvre le dictionnaire.

— Quel mot cherchez-vous ? dit le maître d’école derrière mon épaule.

Comme tous les autres, il me prend pour celui qui a fait renvoyer le vieux facteur. Je ferme le dictionnaire sans avoir ma réponse. Je m’enfuis.

Médusée. La fille est médusée. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je connais bien les méduses. J’en ai vu toute mon enfance. Elles provoquent en moi la crainte et le dégoût. Sur mon vélomoteur, dans le bureau je ne pense qu’à ce mot, au dégoût que doit ressentir pour moi la jeune fille.

La semaine suivante, elle me confie une autre lettre pour M. Vendredi. Cette fois, je ne cherche pas à lire. Le soir, je mets la lettre dans le sac avec le reste du courrier qui s’en va.

J’envie M. Vendredi. Les nuits, je ne dors pas. Je rêve de filaments gluants qui coulent sur les murs de ma chambre. En tout, la fille me donnera quinze enveloppes. Cela dure jusqu’à la fin de l’été.

Un beau jour, toutes les lettres reviennent. Un gros paquet entouré d’un élastique. On me dit qu’aucune d’elles n’avait de timbre, qu’il n’y a pas de M. Vendredi à l’adresse indiquée, et que je dois les ouvrir pour connaître l’expéditeur et les lui rendre.

J’ai déjà expliqué que je fais toujours qu’on me dit de faire. J’ouvre la première lettre et tombe sur les mêmes mots :

Pourquoi suis-je médusée par un jeune facteur ? En tout cas je lui écrirai tous les vendredis en espérant qu’il me lira et se reconnaîtra un jour.

Je lis. Je vous lis jusqu’au bout. C’est grâce à cela, Mademoiselle, que vous terminez cette page que je vous adresse à mon tour ce soir.

La prochaine fois que vous verrez venir votre M. Vendredi avec son costume bleu marine à galons jaunes et son vélomoteur, vous saurez que son cœur est brûlant depuis le premier jour, fou d’amour pour vous, médusé comme vous.